Marie-Émilie Tremblay, femme d’affaires (1880-1890)

Comme le voulait l’usage dans le monde marchand, Marie-Émilie Tremblay avait participé, pendant une trentaine d’années, fort discrètement cependant, aux activités commerciales de son mari. Elle avait donc acquis une expérience qui lui permettait de concilier les questions domestiques avec le monde extérieur des affaires. Possiblement que seule une femme pouvait se retrouver dans des univers aussi différents et y agir efficacement.

Une femme de marchand devenait naturellement polyvalente, à l’instar des femmes d’aujourd’hui qui doivent concilier les travaux domestiques avec l’exercice d’une profession à l’extérieur. (1) Les marchands y voyaient là une possibilité de faire continuer leur commerce, advenant un décès, par leur femme, jusqu’à la majorité des enfants au moins, ceux-ci devant normalement succéder à leur mère. Voilà une longue tradition qu’on retrouve dans le monde marchand, depuis le XVIe siècle, semble-t-il, c’est-à-dire, depuis les débuts du capitalisme marchand.

C’est au cours de ces années qu’on verra apparaître le talent exceptionnel d’une Marie-Émilie Tremblay, jusque-là discrète, en raison de contraintes juridiques touchant les femmes mariées. Libérée de celles-ci dès qu’elle fût devenue veuve, Marie-Émilie se lance dans les entreprises familiales avec une vigueur, une méthodologie et une aisance, qui ne nous surprennent point: elle-même issue du négoce, elle avait côtoyé et, assez certainement, conseillé son mari pendant toute la durée de leur régime matrimonial, soit pendant 30 ans.

Elle est donc prête à porter le flambeau. Cependant, à cette tâche déjà énorme de gestionnaire d’entreprises familiales, s’en jouxtera une autre, que les femmes professionnelles d’aujourd’hui connaissent bien: celle de mère, incluant passablement de responsabilités. Or dès que ses enfants atteindront la majorité, on pense ici surtout à ses fils, elle leur fera assumer graduellement des responsabilités dans les entreprises familiales.

Cependant, elle gardera la direction des affaires, pendant au moins dix ans. Puis, elle s’en retirera graduellement, laissant à ses fils le soin d’assumer la relève. Entre-temps, elle aura réussi également à faire un partage équitable du patrimoine familial, entre ses enfants, ce qui requiert, encore là, une grande dextérité et une maîtrise peu commune des règles successorales.

Or les veuves s’en tiraient fort bien, certaines allant même jusqu’à connaître autant de succès, sinon davantage, que leur mari. Celles-ci pouvaient d’autant plus agir ainsi qu’elles retrouvaient les droits civils perdus lors du mariage, comme la possibilité de faire confectionner des documents officiels et d’intenter des actions judiciaires. Tels sont les défis qui attendaient la veuve Marie-Emilie Tremblay, aux lendemains du décès de John Guay, mais aussi les droits dont elle se trouvait désormais investie. Cette femme ne tardera pas à passer à l’action.

Le 5 octobre 1880, soit une semaine après le décès de son mari, elle signe une procuration en faveur de son fils Pierre-Alexis qui travaillait déjà au magasin. Elle lui donne pouvoir de gérer pour elle les affaires du magasin et le commerce du bois.

Marie-Émilie s’intéresse aussi à la coupe du bois, notamment dans les immenses concessions du sud du lac Kénogami. Bien qu’elle partage avec son fils une partie de cette gestion, elle tient à embaucher les employés, s’assurant ainsi une certaine autorité là-dessus.

Puis, graduellement, selon l’usage, elle se retirera des affaires pour passer le flambeau à ses fils Pierre-Alexis et Joseph-Dominique. C’est elle qui les aura initiés au monde des affaires. Elle avait donc aussi des talents de pédagogue.

Résumons-nous. Marie-Émilie s’occupait jusque-là des tâches domestiques, de la plus grande partie des affaires et de l’apprentissage de ses fils au monde marchand. Voilà des opérations complexes que seule une femme expérimentée, ordonnée et intelligente pouvait mener à bonne fin. Or elle assumera en plus des tâches, cette fois-ci, délicates qui concerneront le partage de la succession.

Certes elle aurait pu mettre cela en veilleuse, comme la loi le lui permettait, mais elle préféra de son vivant partager, au fur et à mesure des circonstances, ce gros patrimoine entre ses enfants. De cette manière, chacun sera amené, selon son talent et ses aptitudes, à faire fructifier la part qui lui reviendrait. Et puis, on évite ainsi des procès entre des proches toujours nuisibles à l’image d’une famille, car la loi prévoit un partage équitable entre les héritiers. Il faut donc se conformer aux règles sans mettre en danger l’existence de ce patrimoine.

Référence

Le capitalisme marchand au Saguenay-Lac-Saint-Jean : John Guay (1828-1880), négociant et propriétaire foncier

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